L’ART DU HAIKU (俳句) ou la poésie de l’instant

Amis lecteurs bonjour! Lemaedre se lance dans la grande aventure du bosquet des gens gentils et vous annonce d’emblée sa couleur : soleil levant.

Il existe un certain nombre d’articles sur le Japon. Tout touriste qui souhaite y partir et qui tape dans la barre de son moteur de recherche trouvera quantité de conseils, de récits de voyage et de faits culturels intéressants sur ce merveilleux pays du soleil (ni日) levant (hon本, l’origine). En littéraire et étant donné les grandes lignes suivies par le bosquet, il m’a semblé utile de me concentrer sur des aspects de l’art et de la culture japonais un peu moins bien connus mais qui en disent long sur les mœurs et la mentalité de la société nippone. Bien entendu, plein d’autres surprises sont à prévoir!
Et parce qu’il faut bien commencer quelque part, je voudrais partager avec vous la sensibilité de l’art poétique tout en douceur et en finesse qui berce mes soirées. Sans blague, essayez de lire un haïku par soir avant de vous coucher, je vous garantis qu’il n’y a pas meilleur moyen pour s’endormir apaisé(e) et tout en pensées.

***

La forme traditionnelle du haïku
Pour une définition rigoureuse et claire, je vous envoie sur ce site plutôt bien fait.

Le principe, c’est 17 syllabes : 5, 7, 5.
Deux éléments sont essentiels à sa composition, le kigo et le kireji.
Kigo 季語 = notion implicite ou non d’une saison, comme l’illustre le recueil de Haïkus des quatre saisons publié aux éditions du Seuil. Prenez ce poème d’Onitsura :

Montagnes au loin
où la chaleur du jour
s’en est allée

Quelle saison représente-t-il selon vous ?

Kireji 切れ字= littéralement, la césure. Il s’agit d’un effet de chute ; dans une forme aussi courte, elle se condense en cinq syllabes. Magique, non ? Cette césure n’est pas toujours évidente à saisir mais ce haïku de Sôseki l’exprime très bien :

La vie est revenue
Joie
O les chrysanthèmes de l’automne

L’image du chrysanthème, symbole de mort, vient soudain défaire l’impression de vie revenue qui évoquait le printemps pour la remplacer par l’atmosphère mortifère de l’automne. Le haïku saisit son lecteur du fond de sa torpeur et lui fait éprouver l’aspect éphémère de son humanité, comme pour rappeler toujours à quel point le danger se dissimule même dans les meilleures horizons, tout comme un malheur (le tremblement de terre, par exemple, catastrophe imprévisible mais toujours menaçante au Japon) n’est jamais loin.

Le nom et son origine

Le paradis ?
une femme
un lotus rouge
Masaoka Shiki (1867 – 1902)

C’est Masaoka Shiki qui fait du hokku, genre pratiquement tombé en désuétude, le haïku, terme dont il est l’auteur, et qui lui donne une seconde jeunesse en l’adaptant à son époque, grande ouverte depuis peu aux influences occidentales (charnière du XIXe et XXe). En 1895, son manifeste Haïkaï taiyo (Propos sur le haïku) définit cette forme brève comme une œuvre d’art, au même titre que le roman ou la peinture. C’est d’ailleurs à la peinture occidentale qu’il se réfère quand il préconise un haïku qui soit comme un «croquis pris sur le vif» (shasei), genre par excellence de suggestion de l’espace. Arrêtons-nous là pour Wikipédia, dont vous pouvez aller lire l’article, ainsi que pour ce site dédié au haïku et très bien fait, et passons à un essai un peu différent sur cette forme si particulière de poésie, qui a su toucher bien au-delà du Japon.

Histoire et sensibilité

Inazuma ni
Satoranu hito no
Tôtosa yo

Devant l’éclair
Sublime est celui
Qui ne sait rien
Matsuo Bashô (1644 – 1694)

Parce que Bashô est un poète qui m’a particulièrement touchée et qu’il est désigné comme le père du haïku japonais tel qu’on le connaît aujourd’hui, je vous propose une petite biographie/critique littéraire abrégée, tirée à la fois de ce que j’ai pu lire de et sur lui.
Bashô, 芭蕉, littéralement « le Bananier », est le nom de plume de Munefusa Matsuo, considéré comme l’un des quatre maîtres classiques du haïku japonais avec Busson, Issa et Shiki.

Il pratique énormément le journal de voyage, qu’il entremêle de poèmes surgis dans l’inspiration d’un moment, à la vue d’un arbre, après quelques paroles échangées avec un paysan sur la route.

« Notre vie même est un voyage ». Ainsi commence le Prologue du Chemin étroit vers les contrées du Nord alors que Bashô, déjà poète renommé, s’apprête à prendre part au dernier de ses voyages terrestres, armé uniquement de sa plume et d’un compagnon de route. Dans cette affirmation tiennent toutes les racines qui feront pousser l’arbre du haïku. Ce que la brièveté de la poésie japonaise tente d’exprimer par cette économie du mot, par cet art de l’esquisse, c’est sans doute la simplicité d’une présence fugitive de l’existence qui à peine née s’échappe déjà. Il n’est peut-être pas anodin de constater les liens intimes entre l’art de l’esquisse, dont le grand maître est évidemment Hokusai, et l’art poétique. Tout comme le cubisme et la poésie de Reverdy voyagent ensemble au début du XXe siècle et partagent une même vision de l’art et du monde, une même quête, poètes et peintres japonais marchent côte-à-côte.

Brume et pluie.
Fuji caché. Mais maintenant je vais
Content.
Bashô

36 vues du mont Fuji
L’une des trente-six vues du mont Fuji (Hokusai)

Comme je l’avais mentionné auparavant, le haïku puise aussi à partir de Shiki dans la peinture occidentale, alors elle-même inspirée par le phénomène de l’estampe et de l’esquisse japonais. J’y reviendrai dans un article consacré à la peinture, qui mérite bien une étude approfondie. Quelle vision du monde est donc ainsi portée par cette poésie de l’éphémère que Bashô ne cesse de tenter de saisir ?

Neige étincelante
Poursuivons notre chemin trébuchant
Jusqu’à l’ultime chute
Bashô

Dans chaque haïku de Bashô, la mort semble se tenir au tournant de ce dernier vers de cinq syllabes. La tension que crée cette brièveté entre le mot et le blanc, ce qui surgit et ce qui s’éteint, se maintient au long des siècles jusqu’à ce grand maître de la charnière du XIXe et du XXe siècle, Sôseki et, plus loin encore, jusqu’à nos jours.

Le haïku d’aujourd’hui
Partout dans le monde, la brièveté et la finesse de la poésie japonaise ont su conquérir des cœurs. Par ces qualités mais également parce qu’il est avant tout un art de communauté, le haïku est parvenu à s’imposer dans nos sociétés changeantes, où notre perception du temps qui paraît tant accélérer nous fait sans doute éprouver tout autant que Bashô ou Sôseki notre mortalité.
Pour en savoir plus sur cette dimension sociale du haïku, je vous renvoie au résumé d’une conférence de 2007 sur le sujet, claire et simple.

Il existe une association francophone autour du haïku que je vous encourage à aller voir si vous aussi vous voulez vous lancer, lire et échanger autour de cette poésie si singulière.

Problèmes de traduction
Pour finir cette introduction à l’univers merveilleux du haïku, je souhaiterais ouvrir la voie à deux interrogations sur un sujet qui doit être abordé ici, dans la mesure où vous êtes sans doute une majorité à ne pas savoir parler japonais. La traduction que nous pouvons lire en France tente de conserver l’alternance des vers court-long-court avec autant de fidélité que possible. Mais qu’y a-t-il de plus difficile que de transcrire un poème d’une langue à une autre quand la poésie tente précisément d’exprimer l’indicible de la langue? Et que perdons-nous également de la beauté du mot japonais, à savoir le calligramme ?

花の影
女の影の
朧かな
hana no kage
onna no kage no
oboro kana

ombres des fleurs
ombre de la femme
mêlées sous la lune voilée

Sôseki

hokusai+lune+Prunier

Fleurs de prunier et lune, Hokusai (Album Haru no Fuji, Museum of fine art de Boston)

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Une réflexion sur “L’ART DU HAIKU (俳句) ou la poésie de l’instant

  1. Très bon condensé de ce qu’il faut savoir pour comprendre l’art du Haiku. La question de la traduction est incontournable quand on souhaite lire de la poésie. Le rythme, la musique du texte est souvent irrémédiablement perdue, pourtant, cela n’empêche pas d’être touché par les mots.

    Comme presque tout les arts japonais, le haiku est très réglementé et ses contraintes s’adaptent mal à notre langue, pour des simples raisons de linguistiques. Cependant, je pense qu’il est possible de l’adapter au français et aussi à notre culture tout en concervant ce qui en fait son charme : ce regard pour l’éphèrme, les petites choses et l’ancrage dans la saison, marqueur du temps.

    Merci pour les nombreux liens de l’article, je vais aller explorer tout ça !

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