L’Estonie et sa Révolution chantante

Donc je suis en Estonie depuis maintenant trois semaines, et pour approximativement un an.

C’est le petit point rouge, là.

Je connaissais un peu l’histoire de l’Estonie, la succession d’occupations que ses habitant-es ont dû subir au fil du temps, et en particulier l’occupation soviétique. Grâce au très beau (et très conceptuel) film Crosswind, sorti notamment en France au début de l’année 2015, j’avais aussi réalisé l’ampleur des déportations des Estonien-nes pendant l’époque stalinienne, et la douleur qui a pu être ressentie à ce moment-là. Mais à moins d’avoir un intérêt particulier pour les pays baltes, il est rare que leur histoire dépasse les quelques mots sur la chaîne humaine entre Vilnius et Tallinn dans les livres d’histoire.

Les Estonien-nes sont semble-t-il assez conscient-es de cette absence généralisée de connaissances sur leur pays (la première question qu’on me pose quand je rencontre quelqu’un ici est « Pourquoi avoir choisi l’Estonie O.o ? »), et c’est pour cela que l’association Erasmus de Tallinn, ESN Tallinn, a consacré sa première projection cinématographique à un documentaire qui nous en dit un peu plus : The Singing Revolution.

Ce film, réalisé par James et Maureen Tusty et sorti en 2006, retrace les évènements de l’histoire récente de l’Estonie, de l’annexion des pays baltes par l’URSS jusqu’à leur indépendance, via des témoignages et des images d’archives. Les témoignages sont extrêmement variés, des résistant-es « lambda » à l’ancien président estonien Lennart Meri.

La bande-annonce, obviously

The Singing Revolution permet un focus sur l’histoire particulière de l’Estonie, de différencier son émancipation de celle des autres pays baltes (Lettonie et Lituanie). Le documentaire prend aussi un parti pris général qui est celui de l’espoir et du pacifisme. Il semble fait dans l’idée de montrer au monde la résilience, la patience et le courage des Estonien-nes, qui restaient prêt-es au combat (dans les derniers jours de l’occupation soviétique) sans pour autant céder à la violence.

Je pense notamment à une scène très forte qui a eu lieu en mai 1990. Des militant-es russes pro-Soviétiques ont tenté un coup d’État contre le Parlement estonien. Les représentant-es ont appelé le peuple estonien à la rescousse, et celui-ci a encerclé le palais ; et là où l’on se serait attendu à une inévitable guerre civile, sanglante, on assiste en fait à un rassemblement pacifique, ferme, qui chasse les militant-es opposé-es sans violences physiques, et en chantant, s’il vous plaît.

En chantant, oui, et j’y viens : the Singing Revolution. La musique, mais surtout le chant, est le fil rouge de ce documentaire. Il montre comment la nation estonienne est restée unie sous l’occupation soviétique, à travers les chants estoniens, qu’ils soient traditionnels ou créés pour l’occasion.

Tous les 5 ans a lieu à Tallinn un festival de chant et de danses estoniennes qui rassemble des chorales d’habitant-es de tout le pays, appelé Laulupidu. Ce festival a été maintenu pendant le régime soviétique, encore que modifié – la majorité des chants étaient bien sûr à la gloire du régime. Mais en 1947, lors du premier festival sous l’occupation, a été créée le chant Mu isamaa on minu arm (Terre de mes ancêtres, terre bien-aimée). Composé par Gustav Ernesaks à partir d’un poème de Lydia Koidula, il fut une sorte d’hymne non-officiel pendant l’occupation soviétique (l’hymne officiel étant maintenant Mu isamaa, mu õnn ja rõõm, un peu redondant certes).

Ici dirigé en 2014 par le chef d’orchestre Hirvo Surva. La fin de la vidéo donne une idée du patriotisme estonien : on entend la foule scander « Eesti », soit Estonie

Le but du film est vraiment de montrer à quel point le chant est une tradition profondément ancrée dans la culture estonienne. Lorsque nous avons, à la fin du film, eu la chance de rencontrer le grand chef d’orchestre estonien Hirvo Surva, quelqu’un dans la salle lui a demandé comment il en était venu à faire de la musique. Il nous a répondu que sa mère faisait partie d’une chorale, sa grand-mère aussi, son père était musicien, etc. Et c’est un peu le témoignage de toutes les personnes que l’on peut voir dans ce film : la musique est quelque chose de traditionnel, de familial.

Il est donc logique, mais frappant, de voir à quel point la résistance estonienne s’est faite à travers la culture et le chant, tout au long de l’occupation soviétique. Ce n’est pas pour dire que d’autres formes de résistance n’existaient pas, les Frères de la forêt par exemple sont l’équivalent balte de nos maquisards français, et le film aborde cette question. Mais le premier acte de résistance uni, de la nation estonienne toute entière, du moins tel que le film le présente, eu lieu au Laulipidu, lorsqu’en 1969, pour le centenaire du festival, la foule chanta avec les chœurs Mu isamaa on minu arm, malgré les ordres répétés des autorités soviétiques de quitter la scène.

Plus tard dans le siècle, ce fut à travers l’histoire et la musique que le mouvement pour l’indépendance de l’Estonie se développa. Avec l’arrivée de Gorbatchev, des associations culturelles aux volontés politiques testèrent les limites de la glasnost (liberté d’opinion), notamment la Heritage society, une sorte de société historique, qui organisa une première réunion publique pour parler du pacte germano-soviétique (qui avait permis l’annexion de l’Estonie).
C’est ensuite un festival musical, en 1988, qui vit réapparaître le drapeau estonien en public, et donna le départ à la suite d’évènements que l’on appelle aujourd’hui la révolution chantante, et qui aboutirent à l’indépendance de l’Estonie.

Aujourd’hui, d’après Hirvo Surva, le chant est toujours quelque chose de très populaire en Estonie ; toutes les écoles ont entre deux et quatre chorales, et les grands festivals de chants rassemblent environ 1/3 de la population en un même lieu. Sachant qu’il y a environ 1,3 millions de personnes en Estonie, ça fait quand même une sacrée foule, et cela explique le cliché selon lequel tous et toutes les Estonien-nes se connaissent entre eux…
La tradition est relativement récente : les premières chorales, au départ uniquement masculines car religieuses, datent des années 1860 (certes, comme ça à notre échelle, ça ne fait pas tout jeune non plus). Le chant est donc contemporain de l’émergence des mouvements nationalistes en Europe en général (du type romantisme allemand), et en Estonie en particulier.

Vous vous demandez peut-être où sont, aujourd’hui, les russophones qui voulaient combattre l’indépendance et si vous ne vous le demandez pas, tant pis, je réponds quand même. La plupart des familles sont toujours là, pour la plupart dans des quartiers un peu excentrés par rapport à Tallinn, comme Lasnamaë ou Mustamaë. Selon Surva, les Russes envoyé-es en URSS par le régime soviétique étaient pour la plupart des criminel-les, mais les nouvelles générations veulent faire partie de la société estonienne, et participent aux chorales et aux festivals, par exemple. Pour lui, lorsque l’on chante, lorsque l’on fait de la musique ensemble, le sentiment d’unité dépasse les querelles politiques.

Je ne demande qu’à le croire ; pourtant la population russophone reste en moyenne plus pauvre que les Estonien-nes ethniques, vit dans des quartiers plus défavorisés, et je n’ai pas pu rater, en ouvrant mon ordinateur, la nouvelle selon laquelle l’Estonie veut ériger un mur sur sa frontière avec la Russie. La musique a beau apaiser les mœurs, visiblement, elle ne suffit pas à combattre toutes les peurs.

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